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actualisé le 04-01-2016       wildcat.zirkular.thekla.materiaux.français

La France sur les traces de Schroeder

Quand il arrive au pouvoir, propulsé par la dynamique anti-Sarkozy et la défection de DSK, Hollande a beau être personnellement lié à de hauts dirigeants de banque et de la grande industrie, il est dans son rôle de représentant de la gauche et doit donner des gages à son électorat. Sans jamais remettre en cause la nécessité de la rigueur budgétaire dans les termes définis par l’UE, il annonce des mesures de relance de type keynésien (créations d’emplois dans l’Education nationale, soutien à l’investissement productif), promettant d’« inverser la courbe du chômage en 2013 », et donne même l’impression de vouloir renouer avec la politique social-démocrate de redistribution des richesses en annonçant une sévère ponction fiscale sur les plus riches et la volonté d’engager l’Union européenne dans la lutte contre les paradis fiscaux.

Moins d’un an plus tard, c’est déjà le désabusement. Les paradis fiscaux se portent toujours aussi bien, le prélèvement fiscal sur les hauts revenus a à peine augmenté, les créations d’emplois dans l’éducation s’avèrent essentiellement des formes de redéploiement. Quant au « redressement productif » incarné par le ministre Montebourg, il n’a pas empêché la fermeture de multiples entreprises, dont les dernières aciéries de Lorraine, les usines PSA d’Aulnay en banlieue parisienne, Continental dans l’Oise, Doux en Bretagne, etc. Et pendant ce temps, la situation économique continue à se dégrader : fin 2013, la courbe du chômage, après un léger replat dû à l’effet du retour des « emplois jeunes », repart à la hausse fin 2013, pour atteindre le seuil officiel de six millions de chômeurs.

Comment l’expliquer ? Dans la grande compétition mondiale intercapitaliste, la France perd incontestablement du terrain, même si elle continue à jouer les grandes puissances sur le plan militaire. Certes, les multinationales bancaires et industrielles d’origine française se portent bien, mais les stratégies d’investissement ou de spéculation ne se jouent plus pour elles à l’échelle nationale. Les innombrables petites et moyennes entreprises, qui constituent l’essentiel du tissu économique et s’adressent essentiellement au marché intérieur, sont, elles, étranglées par l’assèchement du crédit bancaire. Par ailleurs l’outil industriel est vétuste, en raison d’un sous-investissement chronique. La désindustrialisation donc se poursuit, et les créations d’emplois (qui sont loin de compenser les pertes) ne concernent quasiment plus que le secteur tertiaire et ses emplois à bas salaires et faibles cotisations sociales. Quant à l’instrument du fisc sans lequel il n’y a pas d’intervention de l’Etat, il est fortement fragilisé : les grandes entreprises échappent en grande partie à l’impôt, en logeant leurs profits dans les paradis fiscaux ; les grandes fortunes exploitent toutes les solutions d’expatriation pour échapper aux menaces de ponction fiscale. Dans le même temps, la dette publique continue à croître, sous l’effet notamment de la hausse continue du chômage.

Serait-ce que, dans un contexte d’économie mondialisée, les recettes keynésiennes contre la crise, et par voie de conséquence les recettes social-démocrates de redistribution, sont forcément disqualifiées ? Question ouverte, mais qui n’enlève rien au fait que les modalités de pilotage de l’économie par le pouvoir sont surtout affaire de rapport de forces entre les classes. Or du côté de la classe des travailleurs, celle qui pourrait, par la lutte, contraindre le gouvernement ne serait-ce qu’à résister aux sempiternelles lamentations patronales sur le coût du travail, la pression est bien faible. Aucun des grands syndicats n’a l’intention d’engager le fer avec un gouvernement de gauche qui multiple les commissions, les cercles de négociation, et prend bien soin, dans ses réformes régressives, de les associer à de nouvelles formes de cogestion. Leurs protestations restent désormais de pure forme : les manifs contre la nouvelle réforme des retraites de 2013 et contre l’ANI (voir plus loin) n’ont fait descendre dans la rue quasiment que les permanents syndicaux – juste ce qu’il faut pour maintenir la fiction nécessaire des syndicats porte-parole du monde du travail. Mais du côté de la base, aucune pression sérieuse ne se manifeste non plus en faveur d’une mobilisation qui permettrait aux salariés de sortir de leur état de fragmentation par regroupement autour d’une lutte commune. La dernière grande bataille de ce genre, celle contre la réforme sarkozienne des retraites (2010), s’est soldée par une défaite qui n’a pu que susciter le désabusement des plus combatifs et ajouter au sentiment d’impuissance. Sentiment qui, conjugué au règne généralisé de la peur, maintient le monde du travail dans un état essentiellement dépressif – au point que ce sont désormais les suicides et la « souffrance au travail » qui donnent matière à études aux sociologues et aux cabinets de conseil en gestion des « ressources humaines »…

Cette atonie d’ensemble n’empêche pas, il est vrai, les réactions localisées. Dans le secteur public, ce sont paradoxalement les écoles qui ont été et sont encore touchées par les grèves : en 2013, la colère suscitée par une réforme des rythmes scolaires imposée d’en haut, au mépris des situations concrètes locales, a fini par s’épuiser dans les négociations au niveau municipal ; aujourd’hui, des mobilisations éparses et sans écho médiatique se font jour contre la pénurie d’enseignants et de moyens dont, en réalité, souffrent plus que jamais les établissements des départements les plus mal lotis (pour lesquels cette réforme représentera d’aileurs un recul supplémentaire). Dans le secteur industriel, les innombrables « plans sociaux » et restructurations ont fait naître plusieurs luttes tenaces contre les licenciements, sortant souvent du cadre poli de la négociation syndicale. Le ministre Montebourg (gauche du PS) n’a cessé de jouer les pompiers, mais c’est essentiellement là où la lutte a pris une forme plus radicale que des concessions plus significatives ont pu être soutirées aux détenteurs du capital. Car, hormis quelques cas où la récupération d’entreprise par les salariés a été sérieusement envisagée (SeaFrance et SNCM), ces luttes menées dos au mur n’ont jamais eu comme autre perspective que d’arriver à réduire le nombre de licenciements « secs » et à soutirer des compensations financières permettant d’affronter une longue période de chômage. La perspective de se constituer en front commun capable de peser dans le rapport de forces à l’échelle nationale, si elle a pu être évoquée, n’a jamais trouvé la force de se concrétiser (malgré quelques tentatives de convergence dans l’action faites avec plus ou moins de conviction par des syndicalistes CGT). Finalement, la seule exception à ce phénomène de dispersion des luttes de salariés touchés par la crise, c’est la très décriée révolte des « bonnets rouges », qui a bénéficié de l’hostilité historique de la Bretagne au pouvoir central parisien pour fusionner des colères sectorielles en un mouvement engageant toutes les couches de la population dans la rue – sans toutefois réussir à se maintenir au-delà du recul gouvernemental sur ce qui lui avait servi de détonateur, à savoir l’instauration de « l’écotaxe ».

Mais le gouvernement de coalition PS-Verts a-t-il tenté quelque chose pour infléchir ce rapport de forces plus défavorable que jamais au monde du travail ? Oui, il a réformé. Efficacement et en un temps record. En donnant des outils législatifs décisifs… au patronat. Des outils qui, sous couvert de « concertation » et de « dialogue social », vont servir à inscrire dans la loi la dégradation des rapports de force enregistrée sur le terrain. L’accord national interprofessionnel (ANI), négocié en janvier 2013 et adopté sous forme de loi en juin, est un modèle de duplicité : sous prétexte de rendre le recours aux contrats précaires moins attractif, il instaure un CDI « éjectable » avec exonération de charges pour les moins de 26 ans et prévoit l’expérimentation d’un contrat intermittent ; en prétendant limiter le temps partiel, il le flexibilise en le lissant à l’année au gré de l’employeur ; pour maintenir des « droits à la formation » au cours de la carrière, il réintroduit l’équivalent numérique du livret ouvrier du XIXe siècle… En revanche, pour se défaire des salariés stables, pas de fioritures : la procédure de licenciements collectifs et le recours au chômage partiel sont simplifiés, la mobilité imposée ; et, bien plus grave encore, en cas de « grandes difficultés conjoncturelles », le contrat de travail cesse d’être opposable à l’employeur qui voudrait baisser les salaires et augmenter le temps de travail. Des dispositions qu’aucun des gouvernements de droite précédents n’avait osé prendre, et qui, en mettant en pièces le droit du travail tel qu’il s’était élaboré et perfectionné depuis un demi-siècle, s’attaquent frontalement à ce qui reste de capacité de résistance de la classe travailleuse. La réforme de l’inspection du travail en cours viendra d’ailleurs compléter le tableau en dépouillant l’inspecteur de son autonomie juridique et en fragilisant son lien avec les salariés, lesquels n’ont souvent d’autre recours que lui contre l’arbitraire patronal. Même logique avec la réforme des prud’hommes actuellement dans les tiroirs.

On ne s’étonnera pas, dans ce contexte, que, confronté au retour en flèche de la hausse du chômage et à des records d’impopularité dans les sondages, Hollande se sente les mains assez libres pour endosser ouvertement le rôle d’un Schröder français et faire un genre de coming-out propatronal en déclarant que l’urgence est désormais à la baisse des « charges » des entreprises. Pourtant, la logique des « cadeaux au patronat » ne date pas de ce début d’année 2013. Les exonérations de cotisations sociales sur les plus bas salaires instaurées par la droite, qui se chiffrent en dizaines de milliards par an, n’ont seulement jamais été remises en cause, mais un « crédit d’impôt » aux entreprises avait été instauré dès 2012 (de 10 milliards en 2014, 20 milliards en 2015). Et, n’ayant pas osé s’attaquer aux revenus des plus riches pour financer ce trou budgétaire, le gouvernement a sournoisement reporté la pression fiscale sur les couches populaires par la hausse de la TVA – et bientôt il en ajoutera une louche en fiscalisant le financement des allocations familiales dont il vient de soulager les entreprises. Enfin, pour trouver les 50 milliards d’économies annoncées pour 2015-2017 au nom de la rigueur budgétaire (en plus des 15 milliards déjà prévus dans le budget 2014), il va devoir faire feu de tout bois. Le premier à subir le rabot sera le budget de la protection sociale : parmi les mesures en cours de négociation, la diminution des indemnités de chômage ; parmi les mesures « à l’étude », des restrictions plus drastiques que jamais du budget de l’assurance-maladie. Puis l’on s’attaquera à « la maîtrise de la masse salariale » de la fonction publique – mais là, on hésite encore, car il y faudra du doigté : on touche là à la chasse gardée des syndicats, et les salariés du secteur public ne sont peut-être pas encore assez atomisés pour ne plus savoir réagir…

Et pourtant ce ne sont sûrement pas ces mesures de soumission aux exigences patronales qui, de l’avis de la plupart des économistes, suffiront à faire repartir l’économie nationale. Pour la « gauche de la gauche », l’explication est claire : le PS – qui n’a pas su non plus résister aux impératifs européens de réduction de la dette publique et de restructuration-privatisation au nom de la concurrence « libre et non faussée » (celle des chemins de fer notamment) – s’est définitivement converti à l’idéologie libérale. Mais on pourrait y voir, plus généralement, un comportement de classe dirigeante sans vision d’avenir ni volontarisme, qui laisse désormais « le pouvoir agir sans elle » (selon l’expression de… Pasolini)  – mais cela ne renvoie-t-il, de nouveau, à l’atonie d’une classe travailleuse qui, ayant perdu toute référence collective à un monde égalitaire et solidaire à construire, a cessé de faire sentir sa pression chez ceux qui prétendent le représenter ? Quoi qu’il en soit, dégrisé de son envoûtement pour un Sarkozy qui promettait un monde meilleur aux amoureux du travail, le petit peuple ne se voit plus offrir comme perspective que l’impératif de la rigueur, au nom de « nécessités » gestionnaires sur lesquelles il n’a aucune prise. Pour les couches les plus pauvres, cela signifie concrètement : conditions de vie de plus en plus difficiles – car la polarisation sociale se poursuit, le nombre de pauvres augmente, la crise du logement continue à s’aggraver, multipliant le nombre de sans-abri et de mal-logés, tout cela dans une dynamique de renforcement des inégalités à la fois sociales et territoriales. Pour la grande masse des couches moyennes, encore très peu touchée par la baisse du niveau de vie, cela ne fait qu’aiguiser la grande peur du déclassement, alimentée par un chômage des jeunes qui ne régresse pas. Or aucune dynamique de lutte collective sur les grandes questions sociales ne se dessine qui puisse donner une expression politique à ce malaise, la gauche et l’extrême gauche militantes, déjà bien affaiblies, continuant à épuiser leurs énergies dans un électoralisme sans espoir et une dénonciation impuissante des trahisons du pouvoir. Si les convictions anticapitalistes sont loin d’être mortes, elles ne trouvent actuellement comme terrain d’intervention que les combats « contre les grands projets inutiles et imposés » (le plus emblématique étant Notre-Dame-des-Landes, sur lequel se concentre maintenant l’espoir de faire reculer le gouvernement). Des combats qui ont le mérite de fédérer des sensibilités diverses et de redonner à l’écologie sa dimension de lutte, depuis longtemps sacrifiée par des Verts avides de postes de pouvoir et de notoriété médiatique, mais dont la principale limite est de rester coupées du monde du travail.

Rien d’étonnant, dans ces circonstances, à ce que les expressions réactionnaires du malaise social tendent à occuper la place. D’autant que le pouvoir ne se prive pas d’en jouer pour tenter de ressouder son camp contre elles en lui faisant oublier ses renoncements sur le plan social1. Difficile en effet de ne pas penser que le choix fait par le gouvernement d’engager, dans un tel contexte, des réformes « de société » comme le droit au « mariage homosexuel » n’était pas surtout destiné à jouer ce rôle de diversion. Avait-il prévu la déferlante qu’il a provoquée de tout ce que la France compte encore de conservatismes, déferlante (pas loin, sans doute, d’un million de personnes à la deuxième « Manif pour tous », en mars 2013) organisée par une Eglise qui, en dépit d’une déchristianisation quasiment achevée, a su conserver et multiplier ses relais médiatiques et sociaux ? On peut en douter, étant donné sa reculade récente sur le projet de loi légalisant la PMA pour les couples de femmes.

Quoi qu’il en soit, ces manifs essentiellement conservatrices ont engendré une radicalisation à l’extrême droite d’une frange de la jeunesse et une dynamique de regroupement dans la rue, par le biais d’Internet, des expressions droitières les plus hétéroclites (parmi les 100 à 150.000 personnes du « Jour de colère » [2 février], des cathos intégristes, des militants d’extrême droite, des « identitaires », des collectifs contre « l’équitaxe », quelques bonnets rouges, des collectifs anti-islam et des partisans de l’antisémite Dieudonné…). Cette dynamique est-elle appelée à durer et à s’amplifier, à l’image du phénomène du Tea Party aux Etats-Unis ? Peu probable vu son absence totale de cohésion. D’autant que l’exutoire électoral va pouvoir bientôt refonctionner.

Aucune capitalisation par la droite classique de cette poussée réactionnaire n’est perceptible dans les sondages. Si un parti doit en tirer bénéfice, ce sera sûrement le Front national. D’abord parce que, en dépit des efforts faits jusqu’au sein du gouvernement pour capter des voix xénophobes – le ministre de l’Intérieur Manuel Valls s’est fait une spécialité médiatique de la chasse aux  Roms, qui « ne cherchent pas à s’intégrer » –, le thème « il y a trop d’immigrés » reste fondamentalement celui du FN, et qu’il est porteur. Même s’il est sans grand fondement (le taux d’immigration est désormais bien plus faible que dans d’autres pays européens), ce discours joue en effet sur une peur diffuse et résistante, car alimentée autant par le constant bruit de fond médiatique de dénonciation des arriérations de l’islam – qui fait écho au sentiment anti-arabe des vieilles générations – que par l’atomisation et le désarroi qu’a laissée derrière elle la désagrégation des liens sociaux traditionnels. De plus, la hargne contre la classe politique (« tous pourris ! ») dont le FN fait traditionnellement son beurre ne recule pas, ne serait-ce qu’en raison de la série de scandales de corruption qui ont mis en cause ces dernières années plusieurs hautes personnalités de l’Etat. Enfin, le FN a su se repositionner sur un discours non plus seulement anti-Union européenne et de sortie de l’euro mais antilibéral, et sur un programme de consolidation de la protection sociale (pour les Français…) – ce qui ledémarque clairement de tous les partis de gouvernement. Le succès électoral de ceux qu’« on n’a jamais essayés » paraît donc probable. Pour autant, il ne contribuera pas à résoudre la profonde crise de légitimité de la démocratie représentative que trois décennies de libéralisme mondialisé n’ont cessé d’aiguiser – mais cela est encore une autre histoire...

En attendant, cette mobilisation des conservatismes et des droites radicales, parce qu’elle n’a pour l’instant aucun contrepoids significatif dans les luttes sociales, tend à remettre en selle la logique antifasciste, contribuant à maintenir malgré tout un certain consensus des forces de gauche autour du pouvoir. Mais jusqu’à quand ?

Nicole Thé (février 2014)

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